dimanche 24 mars 2013

Chronique d'un coup d'état

Chronique d'un coup d'état annoncé ou comment la surdité, l'aveuglement et l'entêtement - conscient ou non - mènent au drame !
Depuis des semaines, les indicateurs clignotaient et les sirènes sonnaient : c'était le glas : la fin était annoncée !
Séléka en ville.
Tout commence le vendredi 22...
La sortie des classes est totalement hystérique : les parents et personnels sont apeurés, à juste titre : la Séléka est aux portes de Bangui, stoppée - à ce moment - à PK12.
Patrouille de la Séléka en ville.
Personne - politiques et diplomates j'entends - ne réagit visiblement en ville ; seule l'absence totale de circulation, après l'exode désorganisé d'une foule totalement égarée, effarée qu'une telle épreuve lui soit à nouveau imposée, témoigne de la situation singulière !
Pourtant, tout était prévisible... Selon Martin Ziguélé - opposant notoire de François Bozizé -, tous les actes du Président déchu menaient à son suicide politique et ont poussé la Séléka à réagir militairement.
Samedi 23 :
Les cours sont annulés au LFCDG ; je passe ma journée nonchalant, remplissant mes carnets d'évaluation de la seconde période !
Dimanche 24, 8h00 :
Le lever se fait au son des tirs fournis de canons, mitraillettes et autres armes...
D'abord, la foule - qui ne sait pas comment réagir et accueillir les rebelles - acclame la Séléka ; rapidement commencent les premières agressions, les pillages. La Radio CB de l'Ambassade - réservée aux chefs d'ilot - ne cesse pas d'émettre les mauvaises nouvelles et situations périlleuses.
Séléka devant le Palais de la Renaissance, palais présidentiel.
 
Palais de la Renaissance saccagé.
Prise rapide, sans réel combat, du Palais Présidentiel : l'ancien Président Bozizé a déjà fui au Cameroun et sa famille a rejoint le Congo.
De nombreux magasins et commerces sont pillés et tout ce qu'il y a de malhonnête à Bangui profite de la confusion et du "non-droit" régnant pour dévaliser, vandaliser et casser le plus de lieux possibles : bâtiments publics, villas, entreprises...
Grand garage pillé.
Plus d'eau, plus d'électricité donc pas de télévision et d'internet, plus d'émissions de radio, le temps passe, angoissant, oppressant, enveloppé de forces hostiles...
L'attente stressante, de son tour pour une agression ou un pillage, commence, en entendant, en direct à la CB, les cas se multiplier dans tous les quartiers de Bangui : c'est comme à Pôle-Emploi, chacun son ticket !
Les balles de tous calibres fusent en ville, jusque dans les jardins toujours fleuris et verts. On planque les effets de valeur, les véhicules... avant que tout ne soit "emprunté". Les premiers rapatriements s'effectuent mais des convois sont stoppés sur la route menant à l'aéroport, les voyageurs potentiels devenant alors quasiment otages de la situation.
Lundi 25 :
Lever heureux d'une nuit étrange, étonnante, étouffante, mêlant - dans le silence total de la nuit - le chant des grillons aux sifflements des balles. Cette nuit, sombre, tourmentante, n'a pas jeté les pilleurs par dessus mon portail... La journée passe, émouvante, éprouvante, certains amis, proches, collègues, connaissances et autres subissant les pires situations, parfois à répétition !
La solidarité déjà téléphonique, fonctionne à plein régime. L'Ambassade de France enregistre les dossiers : la situation est difficile à jauger et évaluer ; de l'extérieur, les services semblent débordés ; les chefs d'ilot, dont je fais partie, participent activement et efficacement aux traitements des situations de crise.
Monsieur Michel Djotodia, 7ème Président de la RCA.
Michel Djotodia - chef de la Séléka - s'autoproclame Président.
Les militaires français patrouillent la nuit dans la ville, pour diminuer le nombre de pillages et rassurer les ressortissants.
Patrouilles françaises dans Bangui.
Mardi 26 :
Des actions politiques sont posées : le Président suspend la constitution - il légiférera par ordonnances -, dissout l'Assemblée Nationale et le gouvernement. La Séléka tente de contenir ses soldats : difficile ! Les malversations continuent, matérielles, rarement physiques.
L'eau revient le matin, repart le soir.
Toujours la vie dans le noir, à la lueur des chandelles et lampes à pétrole... Je consolide mes compétences en "réussites", les cartes filant de plus en plus vite entre mes doigts : inutile de vous dire quel vœu chaque réussite m'inspire !
Sur les ondes radio et télévisuelles, chacun y va de son discours, de ses idées, de son sentiment : nous, on vit ici, on subit... Les palabres, on ne les entend pas, au sens propre - plus de médias diffusés - comme figuré - la tête est ailleurs -.
Des ressortissants français, agressés, choqués et perturbés, ou encore en manque de vivres et d'eau potable, sont rassemblés sur les lieux de regroupement, mais les conditions d'accueil sont à la hauteur de la situation : difficiles !
Les services et personnels de l'Ambassade se décarcassent pour que chaque cas soit traité le plus rapidement possible, de façon adaptée.
Mercredi 27 :
Monsieur Nicolas Tiangaye, Premir Ministre de la RCA.
L'ex-Premier Ministre - nommé suite aux accords de Libreville - est confirmé dans ses fonctions. La Séléka organise la ville, circule en patrouilles mixtes (FACA, FOMAC, SELEKA...) pour sécuriser et rétablir l'ordre en ville et dans le pays. A 18h00, les porteurs d'arme individuels sont considérés comme illégaux ; les tirs continuent, toujours autant impressionnants car maintenant dénués de sens : on s'interroge alors sur leur intention !
Mais, les tensions se calment et s'apaisent ; l'eau, l'électricité et, comble du bonheur, l'internet reviennent !
Mes personnels et les voisins - garants de la sécurité de ma concession - discutent et éprouvent de la colère, certes, mais aussi de la tristesse car ces crises politiques de guerre civile reviennent systématiquement, deviennent même spiralaires : cela recommence tous les 10 ans ! Comme le pays s'en remet lentement, il n'avance jamais beaucoup, régresse souvent même ! Ils expliquent le retard de leur pays - qu'ils aiment malgré tout - comme cela, et ils n'ont pas totalement tort !
Ce jour marque le premier contact, plutôt cordial, avec la Séléka : les militaires - qui assurent maintenant la sécurité du quartier, basés à 50 m de la maison au croisement de ma ruelle - sont venus voir pourquoi tant de gens stationnent devant mon portail.
La raison est que mes personnels ont organisé la protection de la concession, de la maison et de ma personne... en y associant les jeunes du quartier : cela évite que ma concession soit "doigtée" - désignée du doigt (et non !!!) - par un envieux ou vénal mais odieux personnage !
Aucun souci pour cette faction de la Séléka. Au contraire : en cas de problème, il faut aller chercher ces militaires, qui - j'ai de la chance - semblent corrects ! Mais méfions-nous du premier échange.
Je profite de la lumière, d'internet et pour la première fois depuis le début du coup d'état, je me couche tard ; habituellement, mes yeux se fatiguent à la clarté des bougies et 21h00 sonne l'heure de la prise de fonction de la moustiquaire - jamais utilisée - à la place des ventilateurs, eux-mêmes anesthésiés par la crise et les coupures électriques.
De nombreux coups de téléphone et messages me redonnent du courage.
Jeudi 28 :
Les forces militaires centrafricaines sont appelées pour créer un corps "unique et unitaire" des FACA et SELEKA. Un nouveau gouvernement doit être annoncé.
Le vol prévu Air France effectue les premiers rapatriements volontaires.
Quelques tirs, sporadiques, mais toujours impressionnants !
Vendredi 29 :
En ce jour férié - commémorant la mort accidentelle de Barthélémy Boganda, père fondateur de la RCA -, le pays se calme, malgré - encore et toujours - quelques rafales de balles !
Les guignols de l'infos diraient : "Putain, une semaine..."
A quand une fin pacifique et définitive ?

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